Concevoir l’impossible : innover pour dépolluer les îles les plus isolées
Plastic Odyssey a mené trois expéditions de dépollution sur des îles isolées du Pacifique et de l’océan Indien : l’île Henderson, l’île Coco et l’atoll d’Aldabra. Chacune a posé des défis radicalement différents : reliefs calcaires tranchants, volumes de déchets largement sous-estimés, fragilité extrême des écosystèmes nécessitant des solutions à la fois technologiques et low-tech. Cet article analyse les enseignements tirés de ces missions menées là où aucun protocole préétabli n’existe.
Pourquoi les opérations en zones isolées sont essentielles
Alors que les décideurs négocient le Traité mondial des Nations unies contre la pollution plastique, la production de plastique continue d’augmenter à l’échelle mondiale. Les initiatives se multiplient, des innovations matériaux aux systèmes de réemploi, mais à un rythme insuffisant. Selon une analyse du Pew publiée en 2025, sans intervention, l’équivalent d’un camion-poubelle de plastique se déversera chaque seconde dans l’océan d’ici 2040. Face à ces volumes, deux questions demeurent : où ces déchets s’accumuleront-ils et qui prendra en charge leur collecte ?
Le programme The Impossible Cleanup® de Plastic Odyssey cible des sites marins inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, où l’isolement, la sensibilité écologique et la complexité logistique rendent les opérations conventionnelles inapplicables. Au moment de la rédaction de cet article, le navire vient d’accoster à Santa Luzia, au Cap-Vert, pour une nouvelle mission de reconnaissance. Mais avant de se projeter vers l’avenir, il est essentiel de revenir sur les enseignements déjà tirés de ces trois expéditions.

Les fondations : ce que Henderson nous a appris
L’opération menée sur l’île Henderson en 2024 a marqué la première incursion de Plastic Odyssey dans le nettoyage d’îles extrêmement isolées. Henderson est reconnue comme la plage isolée présentant la plus forte densité mondiale de microplastiques et de macroplastiques par mètre carré1. Son nettoyage représentait un défi logistique majeur : longues distances maritimes, récif corallien frangeant particulièrement acéré, absence de source d’eau douce sur l’île, et volumes considérables de déchets à collecter, évacuer, transporter et traiter.
La mission a fait l’objet d’une préparation minutieuse et a donné lieu au développement de solutions inédites adaptées aux contraintes spécifiques du site. Parmi elles : un système de transport aérien composé d’une voile tractée (parasail) reliée à un treuil de moto, permettant de « faire voler » les sacs de déchets au-dessus du récif corallien en toute sécurité jusqu’au navire. À l’issue de l’expédition, l’équipe a organisé un retour d’expérience avec des organisations de conservation en Alaska, reconnues pour leur expertise dans le nettoyage d’îles isolées, afin d’identifier les enseignements transférables.
Stratégies de dépollution déployées sur l’île Henderson (à gauche, crédits photo : Olivier Löser) et sur des îles d’Alaska (à droite, crédits photo : Kristina Tirman)
Un principe fondamental en est ressorti : la réussite d’une opération en zone isolée repose sur la maîtrise de l’ensemble de la chaîne : transport, collecte, évacuation, filières de recyclage, suivi scientifique et mobilisation des communautés locales2. Plus encore, aucune île ne requiert la même solution. L’adaptation fine de chaque composante aux contraintes logistiques, écologiques, infrastructurelles et sociales propres à chaque site permet d’optimiser les coûts tout en maximisant l’impact positif et en minimisant les risques environnementaux.
Saint Brandon : s’attendre à l’imprévu
Après avoir retiré neuf tonnes de déchets à Henderson, l’équipe s’est tournée vers l’île Coco, dans l’archipel de Saint Brandon (Maurice). Sur la base d’études scientifiques limitées, une estimation comprise entre 500 kg et deux tonnes de déchets avait été établie en collaboration avec des experts. L’équipe prévoyait de déployer les stratégies éprouvées à Henderson et d’expérimenter de nouvelles approches, notamment la cartographie aérienne par drone pour affiner les plans d’intervention. Cependant, dès la première journée de nettoyage, près de deux tonnes de déchets ont été collectées. Il est rapidement apparu que le volume total était au moins 2,5 fois supérieur aux estimations initiales, rendant le plan d’opération initial inapplicable. Au total, 5,3 tonnes ont été retirées de cette petite île, soit la capacité maximale que le navire pouvait transporter en toute sécurité dans des conditions maritimes difficiles.
Cette deuxième expédition a mis en évidence un enseignement clé : disposer d’un inventaire précis des déchets est indispensable pour planifier efficacement une mission. Bien que le navire ait quitté l’île alors que des déchets restaient encore sur place, l’équipe a acquis des données précieuses : quantification réelle des volumes présents et cartographies aériennes haute résolution localisant les zones d’accumulation. Ces données de référence constituent un socle essentiel pour toute intervention future et la méthodologie par drone peut être reproduite sur d’autres sites.
Cartographie des déchets plastiques par drone lors de la mission de reconnaissance à Aldabra. Crédits photo : Marine Reveilhac – Plastic Odyssey
Aldabra : de la planification à la réalité
Le plus grand défi de 2025 fut l’atoll d’Aldabra, site naturel du patrimoine mondial de l’UNESCO, où plus de 500 tonnes de déchets se sont accumulées3. Forte des enseignements de Saint Brandon, l’équipe a adapté sa stratégie. Plutôt que d’engager immédiatement une opération de grande ampleur, Plastic Odyssey a choisi de mener une mission de reconnaissance par étapes afin de collecter des données précises avant toute intervention majeure. Cette mission visait à tester des protocoles de suivi, de collecte et d’évacuation dans un environnement extrême. Aldabra présente une combinaison unique de contraintes : relief karstique en calcaire extrêmement tranchant, absence d’eau douce limitant les opérations, et valeur écologique exceptionnelle. Situé aux Seychelles, l’atoll abrite notamment la célèbre tortue géante d’Aldabra et constitue un site de ponte essentiel pour la tortue imbriquée, espèce menacée.
Compte tenu de la fragilité du site et de la dangerosité du terrain, l’équipe a fait du partenariat local une priorité, en particulier avec la Seychelles Island Foundation, afin de garantir que la mission contribue à la protection de l’écosystème sans lui porter atteinte. Ensemble, ils ont conçu une semelle extérieure fabriquée à partir de pneus recyclés, protégeant à la fois les membres de l’équipe et le substrat calcaire. Tandis que les drones cartographiaient l’atoll depuis les airs, ces « chaussures en pneu » rappelaient que les innovations les plus déterminantes sont souvent les plus simples.
La mission de reconnaissance a permis d’établir des données de référence sur la répartition des déchets, l’accessibilité du terrain et la sensibilité écologique. Ces éléments structurent aujourd’hui un plan de dépollution co-construit, combinant les stratégies éprouvées à Henderson, des innovations spécifiques à Aldabra et les connaissances écologiques locales. Une restauration à grande échelle ne sera engagée qu’après validation par les partenaires locaux.
Chaussures en pneu, toboggan en bambou, tortue géante et porte-savons 100 % fabriqués à partir de déchets d’Aldabra. Crédits photo : Marine Reveilhac – Plastic Odyssey
Innovations transversales dans la conception des opérations isolées
Trois expéditions en deux ans ont permis de dégager un principe central : la réussite d’un nettoyage en zone isolée repose sur une planification adaptative, une collecte de données rigoureuse et une innovation continue.
- Planification et logistique : anticiper les imprévus, élaborer des plans de contingence et impliquer dès l’amont les partenaires locaux et les autorités publiques. La précision des données sur les volumes de déchets est essentielle, appuyée par la cartographie par drone et les connaissances locales.
- Collecte et évacuation : associer solutions low-tech et outils de suivi technologique, adaptés aux spécificités écologiques et géographiques de chaque île. Une équipe dédiée et formée constitue le facteur déterminant de réussite.
- Traitement et recyclage : privilégier les infrastructures et entreprises sociales locales plutôt que l’exportation systématique des déchets ; développer des produits issus des plastiques collectés qui racontent l’histoire du site.
- Mobilisation et sensibilisation : intégrer les savoirs écologiques autochtones et locaux, documenter scientifiquement et visuellement les opérations. Publications scientifiques, couverture médiatique et programmes éducatifs doivent être pensés conjointement avec la logistique.
Perspectives : capitaliser sur l’expérience, ouvrir de nouvelles questions
Les opérations de dépollution d’îles isolées remplissent une double mission : restaurer des écosystèmes critiques tout en produisant des données scientifiques essentielles pour mieux comprendre les trajectoires océaniques du plastique, ses dynamiques d’accumulation et l’efficacité des interventions. Les inventaires de déchets et les études de suivi apportent des éléments déterminants pour orienter les stratégies mondiales de lutte contre la pollution plastique et ouvrent de nouvelles pistes de recherche.
Une certitude s’impose : aucune île ne ressemble à une autre, mais des constantes émergent. Henderson fut un laboratoire d’expérimentation. Saint Brandon a démontré la puissance de données fiables. Aldabra a confirmé l’importance décisive des partenariats locaux. Pour les organisations souhaitant intervenir sur des sites isolés, le message est clair : intégrer la science, cultiver la créativité et placer la collaboration authentique au cœur de la démarche.
Ces expéditions s’inscrivent dans le programme Impossible Cleanup® de Plastic Odyssey, dédié aux sites où l’isolement extrême, la sensibilité écologique et les contraintes logistiques rendent les opérations classiques inopérantes. Dans ces environnements, la réussite ne repose pas uniquement sur l’ampleur des moyens mobilisés, mais sur la capacité à inventer des solutions sur mesure là où aucun modèle préexistant n’existe.

1 Lavers, J. L., & Bond, A. L. (2017). Exceptional and rapid accumulation of anthropogenic debris on one of the world’s most remote and pristine islands. Proceedings of the National Academy of Sciences, 114(23), 6052–6057. https://doi.org/10.1073/pnas.1619818114
Nichols, E. C., Lavers, J. L., Archer-Rand, S., & Bond, A. L. (2021). Assessing plastic size distribution and quantity on a remote island in the South Pacific. Marine Pollution Bulletin, 167, 112366. https://doi.org/10.1016/j.marpolbul.2021.112366
2 Dijkstra, H., & Tirman, K. (2025). Assessing strategies for remote island beach cleanups: Lessons from the Pacific and Alaska. Marine Pollution Bulletin, 216, 117934. https://doi.org/10.1016/j.marpolbul.2025.117934
3 Burt, A. J., et al. (2020). The costs of removing the unsanctioned import of marine plastic litter to small island states. Scientific Reports, 10, Article 14458. https://doi.org/10.1038/s41598-020-71444-6