Afrique du Sud : une filière locale structurée pour le recyclage des déchets plastiques
Plastic Odyssey a fait escale à Cape Town du 13 au 22 décembre 2025, après une navigation agitée depuis l’île Maurice. Tandis que le navire traversait l’océan Indien, une partie de l’équipe avait rejoint l’Afrique du Sud par avion, découvrant la ville depuis la terre et prenant la mesure de l’écosystème local du recyclage.
31ᵉ édition de l’OnBoard Laboratory – Cape Town, décembre 2025
Un constat s’est rapidement imposé : l’Afrique du Sud marque le retour d’un modèle déjà largement observé en Amérique du Sud, mais plus discret lors des dernières escales. Dans l’espace public, bancs, tables de pique-nique et mobilier urbain sont massivement fabriqués à partir de planches en plastique recyclé. Un signe de filières déjà structurées, capables de transformer localement les déchets plastiques en matériaux durables.
C’est dans ce contexte qu’un OnBoard Laboratory s’est tenu du lundi 15 au mercredi 17 décembre, à bord de Plastic Odyssey, amarré à Cape Town. Une dizaine de participants, entrepreneurs, universitaires, industriels, salariés du secteur et chercheurs s’y sont retrouvés pour échanger autour des solutions développées par le navire et ses équipes, nourries par plus de trois années de terrain dans les pays du Sud.
Présentation des entrepreneurs et des initiatives
Loysio Majali – Alnet
Basée en Afrique du Sud, Alnet est l’une des deux entreprises locales spécialisées dans la production de filets : pêche, sport (football) et toiles d’ombrage. Une industrie ancienne, bien implantée, structurée autour d’outils industriels lourds.
Sur son site, Alnet opère des lignes d’extrusion de grande capacité, capables de produire simultanément jusqu’à 300 fils de 0,2 mm de diamètre. Ces fils alimentent des bobines pouvant atteindre 69 kilomètres, ensuite tressées pour fabriquer cordages et bouts, avant d’être nouées pour former différents types de filets.
L’entreprise recycle déjà en interne ses propres chutes de production, réintégrées directement dans le process industriel. Mais Alnet cherche aujourd’hui à aller plus loin, en explorant des projets à dimension plus durable, ouverts au prototypage et aux tests avec des acteurs émergents.
C’est notamment le cas avec Catchgreen, un projet partenaire visant à développer du matériel de pêche en PBS, pour des applications biodégradables, ainsi que des filets fabriqués à partir de matière recyclée issue de filets de pêche en fin de vie. Une démarche encore exploratoire, mais révélatrice d’un intérêt croissant de l’industrie locale pour des boucles de recyclage plus complètes et mieux intégrées.

Bukiwe Tshetsha-Mndayi – Mtubana Networks Recyclers
À quelques centaines de mètres du quai où était amarré Plastic Odyssey, Bukiwe Tshetsha-Mndayi pilote une usine conteneurisée de recyclage de filets de pêche, installée directement sur le port. Le projet, lancé en septembre 2025, est encore jeune. Son objectif est simple et opérationnel : récupérer les filets de pêche en fin de vie des pêcheurs du port, avant qu’ils ne finissent en décharge.
Bukiwe travaille avec quatre opérateurs, chargés de faire fonctionner le POD. Durant les premiers mois, l’enjeu est d’évaluer les volumes de filets pouvant être collectés de manière régulière, en se concentrant dans un premier temps sur les bouts en HDPE, plus homogènes et plus facilement valorisables.
Le conteneur, développé par Ocean Plastic Technologies, est le résultat d’une collaboration étroite avec les pêcheurs locaux et l’organisation Ocean and Coastal Empowerment and Action Network (OCEAN). Sur le plan opérationnel, le travail consiste à collecter, trier, nettoyer et transformer les filets usagés, tout en assurant le fonctionnement des machines et le respect des normes environnementales et de sécurité. Les filets sont prédécoupés à la cisaille, broyés, lavés puis séchés, avant d’être revendus sous forme de matière prête à être recyclée à des acteurs locaux tels que Malta Recycling, Melt ou Alnet.
Lors de l’OnBoard Laboratory, les premiers prototypes de planches ont été réalisés à partir de cette matière recyclée. Les participants ont même testé des applications ludiques, en fabriquant des rackets de pickleball, le sport à la croissance la plus rapide au monde, permettant de démontrer concrètement la polyvalence et le potentiel des plastiques recyclés issus des filets de pêche.
Bukiwe s’appuie sur un parcours solide, mêlant éducation environnementale, gestion des déchets au sein de la municipalité locale de Mhlontlo, et expérience au Department of Forestry, Fisheries and the Environment (DFFE), notamment sur les permis liés aux espèces marines non consomptives. Un profil à la croisée des enjeux techniques et de la protection des ressources naturelles.

Centane Masande – Mziwodumo Trading
Après avoir perdu son emploi, Centane Masande s’est lancé en 2022 dans la collecte de déchets plastiques dans les rues de Cape Town. Au fil du temps, il a structuré son activité et ouvert un buy‑back centre, aujourd’hui employant une équipe de cinq personnes. Son centre rachète des plastiques auprès de collecteurs et de citoyens, participant ainsi à la chaîne locale de collecte et de recyclage.
Centane a bénéficié du soutien de PETCO, qui accompagne les buy‑back centers par des ressources, des formations et une meilleure intégration dans le marché formel du recyclage. Inspiré par les efforts déployés pour structurer le secteur au niveau national, il travaille étroitement avec les communautés locales, organisant régulièrement des opérations de nettoyage et sensibilisant à l’importance du tri et de la valorisation des plastiques.
Très intéressé par les différentes opportunités autour des déchets plastiques, Centane a participé à l’OnBoard Laboratory pour découvrir des approches et projets du monde entier, cherchant à enrichir son modèle et à réfléchir à des pistes d’évolution pour son centre.
Joshua Arries – Micro Waste Control
Comme beaucoup d’acteurs du recyclage sud‑africain, Joshua Arries a commencé modestement : en 2016, il travaillait comme scraper, collectant et revendant des matériaux recyclables. Progressivement, il a structuré son activité pour fonder Micro Waste Control, aujourd’hui un buy‑back centre établi à Cape Town.
Son centre collecte environ 15 tonnes de plastiques par mois, rachetés auprès de collecteurs informels et de petits apporteurs. Cette activité s’inscrit dans un écosystème de collecte locale qui, dans tout le pays, repose à la fois sur des réseaux formels de recycleurs et sur l’engagement de collecteurs indépendants.
Joshua est particulièrement intéressé par des solutions de valorisation plus poussées, notamment la fabrication de palettes en plastique recyclé, un produit pour lequel il constate déjà une demande commerciale. Lors de l’OnBoard Laboratory, il a pu prototyper une palette à bord, ce qui lui permettra de présenter son idée de façon plus concrète auprès de partenaires et de clients potentiels.

Lizl Naudé – Co‑fondatrice, Lilly Loompa
Lizl Naudé est la force créative derrière Lilly Loompa, une entreprise sud‑africaine qui transforme des déchets en objets utiles et esthétiques. Designer et entrepreneure sociale basée près de Cape Town, elle est à la tête d’une activité d’upcycling dont la petite équipe donne une seconde vie à des matériaux autrement destinés à la décharge, en les transformant en objets du quotidien ou en cadeaux d’entreprise à forte valeur significative.
Lilly Loompa conçoit une grande variété de produits : des accessoires pour la maison (plateaux, porte‑ustensiles, décorations), du mobilier léger ou des pièces personnalisées pour le corporate gifting. Tous ces objets naissent de déchets soigneusement collectés, plastique, verre, bois ou métal, puis nettoyés, restaurés et réinventés en produits désirables et fonctionnels.
Lizl s’est intéressée particulièrement aux opportunités offertes par la transformation de plastiques difficiles à valoriser, d’où son implication dans l’OnBoard Laboratory à Cape Town. Sur place, elle a pu tester des procédés qu’elle n’avait pas encore expérimentés avec ses propres machines. Elle dispose d’une petite presse à injecter, et avait récemment acquis une presse à chaud pour produire des plaques de plastique recyclé. Malheureusement, cette machine n’a fonctionné que quelques jours, ce qui a limité ses expérimentations. C’est dans ce contexte qu’elle était particulièrement intéressée par la presse à bord de Plastic Odyssey, qu’elle a pu voir en action et tester directement.

Nicky Kileen & Niall Elassi – Melt et Plastic Pioneers
Plastic Pioneers est une initiative sud‑africaine qui explore de nouvelles manières de valoriser les déchets plastiques en matériaux et objets utiles. Fondé à la fin de 2023 par Nicky et Niall, le projet est né dans un garage, avec un petit four acheté pour faire fondre des plastiques jetés et expérimenter des créations à partir de ces déchets. L’idée était simple : voir le plastique non pas comme un problème, mais comme une matière première à réinventer. Au départ, leur production s’est faite avec une petite presse à injecter, donnant notamment naissance à des boucles d’oreille recyclées, qui ont rencontré un premier succès commercial et servi de point d’entrée pour leurs explorations.
Avec le temps, ils ont développé leurs propres équipements : un four de fusion et une presse hydraulique à plaques, capables de produire des feuilles de plastique recyclé de 2,4 m × 1,2 m, ouvrant la voie à des pièces plus grandes comme tables, bancs ou étagères. En 2024, en s’appuyant sur cet état d’esprit de bootstrapping, Nicky et Niall ont lancé Melt, une marque dédiée à la création de mobilier d’intérieur design à partir de plastique recyclé, élargissant ainsi leur champ au‑delà des premiers objets de petite taille.
Lors de l’OnBoard Laboratory à Cape Town, leur intérêt s’est porté sur les retours d’expérience accumulés par Plastic Odyssey à travers ses escales, mais aussi sur la possibilité de tester in situ des procédés de transformation de la matière qu’ils n’avaient pas encore explorés chez eux. Dans leur duo, Niall tient plus le rôle de commercial, tandis que Nicky se positionne comme scientifique et maker, orchestrant les expérimentations techniques. Ils ont pris de notes sur les retours et pratiques partagés par Plastic Odyssey dans les différents pays visités, ce qui leur sert aujourd’hui de base pour orienter leur développement stratégique et technique au fil des étapes de croissance de Melt et Plastic Pioneers.

Camryn Jordaan – Stellenbosch University
Étudiante en chimie verte et science des polymères à Stellenbosch, Camryn Jordaan s’intéresse aux solutions durables pour le recyclage plastique. L’OnBoard Laboratory lui a permis de découvrir concrètement différents projets et de réfléchir à comment son expertise pourrait rejoindre des initiatives comme Catchgreen à l’avenir.

Luke White – Catchgreen
Luke White est directeur technique chez Catchgreen, une startup qui vise à transformer la filière des engins de pêche. Avec Alnet, Catchgreen développe des filets et cordages biodégradables à base de PBS, conçus pour remplacer les filets traditionnels en nylon ou polyéthylène.
Luke a mis en pause ses études en sciences des polymères à Stellenbosch University pour se consacrer pleinement au projet. Depuis 2024–2025, Catchgreen a lancé la commercialisation de son polymère biodégradable et développe désormais un projet de recyclage des filets en fin de vie.
Lors de l’OnBoard Laboratory à Cape Town, il s’est intéressé aux approches locales de recyclage et a exploré comment ses filets biodégradables pourraient s’intégrer dans des chaînes de collecte et de valorisation existantes. Il a également suivi avec attention les tests réalisés à bord sur les filets de pêche, pour évaluer leur potentiel de transformation et de réutilisation.

Ron Mukanya – Western Cape Government
Ron Mukanya pilote des programmes de collecte de déchets communautaires et scolaires dans la province du Western Cape, couvrant environ 1 500 écoles. Son équipe a développé des points d’apport conteneurisés, équipés d’une petite presse à balle, d’une table de tri et d’une balance. Une centaine sont déjà déployés et chaque centre génère environ 25 000 rands par mois (≈ 1 350 €), permettant de récompenser les élèves apportant des déchets avec des chaussures, uniformes ou fournitures scolaires.
Bien que son équipe ne compte que deux personnes, Ron s’appuie sur le soutien communautaire pour mener à bien ses projets et a notamment réhabilité plusieurs dépotoirs qui étaient auparavant des terrains de jeu pour les enfants. Lors de l’OnBoard Laboratory, il s’est montré très intéressé par le format d’usine conteneurisé développé par Plastic Odyssey, qu’il envisage d’adapter pour renforcer et étendre ses initiatives.
Sharon Manqina – Forvia
Sharon est venue avec un regard industriel. Forvia, équipementier automobile et plasturgiste présent à l’échelle mondiale, dispose d’un site à Cape Town où sont fabriqués des intérieurs de véhicules. En charge du design industriel, des procédés de fabrication et des spécifications machines, elle souhaitait mieux comprendre les solutions de recyclage pour évaluer la possibilité de développer des équipements en interne ou de collaborer avec des projets locaux déjà en place.

Caz Johnson – NCINCI NDIQALA
Caz Johnson dirige NCINCI NDIQALA, une entreprise familiale spécialisée dans la gestion des bidons d’huile usagés. L’entreprise opère un service de collecte auprès de plus d’une centaine de stations-service, garages et ateliers, permettant de récupérer environ 40 tonnes de plastique par an.
Le projet Our Oil Cans se concentre sur la collecte sécurisée, le drainage et le recyclage de ces bidons, considérés comme des déchets dangereux en raison des résidus d’huile susceptibles de contaminer sols et eaux. NCINCI NDIQALA a développé un système de drainage sur mesure qui sépare l’huile du plastique, transformant un flux à risque en deux ressources valorisables : de l’huile récupérée et du HDPE propre, tous deux réinjectés dans la chaîne de recyclage.
Au-delà de l’impact environnemental, le projet génère de l’emploi local, encourage de meilleures pratiques de gestion des déchets chez les professionnels de l’automobile, et s’appuie sur des partenariats avec la ROSE Foundation et la City of Cape Town pour garantir une gestion conforme des déchets dangereux à l’échelle de la province.
Lors de l’OnBoard Laboratory, Caz est venu élargir sa compréhension de l’écosystème global du recyclage plastique. Il s’est montré particulièrement intéressé par les plans de bacs de lavage développés par Plastic Odyssey, avec l’objectif de tester l’intégration de cette étape directement dans son propre process.
Du déchet à l’objet, transformation de la matière plastique
Les temps d’échange en conférence room ont alterné avec des séquences pratiques dans l’atelier de recyclage embarqué. Tri des plastiques, broyage, extrusion : les participants ont suivi l’ensemble des premières étapes de transformation de la matière. Un prototype de plaque en plastique recyclé, réalisé à partir de filets de pêche broyés apportés par l’un des entrepreneurs incubés, a servi de support à des tests de faisabilité, notamment pour des usages en mobilier.
La session s’est conclue par l’assemblage d’une chaise et d’une palette, permettant à chacun de saisir concrètement l’ensemble de la chaîne de recyclage, du déchet au produit fini.


OnBoard Laboratory, notre programme d’incubation à bord du navire pour les entrepreneurs du recyclage
À chaque escale de l’expédition, le navire Plastic Odyssey accueille à bord plusieurs entrepreneurs locaux du recyclage pour échanger et développer des solutions concrètes pour lutter contre la pollution plastique.




