Pourquoi nettoyer des lieux où personne ne vit ? La nouvelle mission de Plastic Odyssey avec l’UNESCO
Difficiles d’accès sur le plan logistique, écologiquement sensibles, rarement fréquentés par l’être humain et pourtant couverts de plastique. Plastic Odyssey s’engage aujourd’hui dans le nettoyage de certains des sites marins du patrimoine mondial de l’UNESCO parmi les plus reculés et les plus pollués. Mais cette démarche soulève une question fondamentale : pourquoi nettoyer ces zones inhabitées ?
Le paradoxe du nettoyage
Les plages isolées et inhabitées sont éloignées, difficiles d’accès et écologiquement fragiles. S’y rendre pour y mener des opérations de nettoyage est complexe, coûteux et délicat. Cela crée un paradoxe. D’un côté, en l’absence d’interventions ciblées, le plastique continue de s’accumuler, menaçant la faune, perturbant les cycles biochimiques et altérant la beauté intrinsèque d’écosystèmes jusque-là préservés. De l’autre, toute opération de nettoyage génère inévitablement des perturbations et mobilise des ressources humaines, financières et logistiques importantes. Ce dilemme pose un véritable défi stratégique : où intervenir pour maximiser les bénéfices écologiques et la sensibilisation, tout en limitant les impacts négatifs et les coûts ? Cet article explore ce défi, appelé le paradoxe du nettoyage, et explique pourquoi des interventions sur des îles isolées peuvent produire des bénéfices durables pour les générations futures.
Paradis perdu, plastique retrouvé
Le plastique qui pénètre dans l’environnement puis dans l’océan ne se répartit pas de manière homogène. De nombreuses études montrent qu’une part importante coule vers les fonds marins, tandis que les déchets flottants peuvent être piégés dans de vastes courants océaniques lents, appelés gyres1, qui circulent autour du globe. Les îles situées sur le trajet de ces courants deviennent de véritables pièges à déchets : le plastique s’échoue sur leurs rivages, parfois après avoir parcouru des milliers de kilomètres2.
Avec le temps, ces îles accumulent des déchets provenant de multiples sources et de nombreux pays, souvent très éloignés des lieux de production ou de consommation. Nettoyer ces territoires, y collecter des données et raconter leur histoire génère des bénéfices à la fois écologiques, scientifiques et sociétaux3. C’est précisément l’objectif poursuivi par Plastic Odyssey dans le cadre de son partenariat avec l’UNESCO : restaurer des îles écologiquement majeures mais polluées, tout en renforçant le suivi scientifique et en développant des solutions portées par les communautés.

Pourquoi le plastique et la nature ne font pas bon ménage
Vous vous souvenez peut-être de cette vidéo virale montrant une tortue marine avec une paille coincée dans une narine Un chercheur parvient à l’extraire, provoquant un saignement important. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais il est marquant. Ce type d’impact n’a rien d’exceptionnel. Une étude récente portant sur plus de 10 000 nécropsies (autopsies animales) a permis d’estimer les quantités de plastique ingérées entraînant la mortalité chez les oiseaux marins, les mammifères marins et les tortues. Chez les oiseaux marins, l’ingestion de seulement trois fragments de caoutchouc, comme ceux issus de ballons, entraîne un taux de mortalité de 50 %. Chez les mammifères marins, un seul long morceau de fil de pêche peut suffire à provoquer la mort4.
Au-delà de la faune, le plastique affecte également les écosystèmes. Les mangroves peuvent mourir lorsque leurs racines sont entièrement recouvertes de déchets plastiques5, et les microplastiques perturbent la croissance et le fonctionnement des herbiers marins6. Si la recherche sur les effets du plastique dans les milieux marins est encore en cours de développement, les premières études indiquent des risques significatifs, en particulier lorsqu’ils s’ajoutent à d’autres pressions comme le changement climatique7.
À l’œil nu, les couleurs vives et artificielles des déchets anthropiques jurent avec la pureté de plages immaculées ou d’eaux turquoise. Mais cette pollution est bien plus qu’une nuisance visuelle. Plus les déchets restent longtemps dans l’environnement, plus le risque augmente qu’un animal les ingère par erreur ou qu’ils se déposent sur des herbiers ou des récifs coralliens. Dans ces zones reculées où les déchets continuent d’arriver par la mer, le nettoyage reste aujourd’hui la seule option de remédiation possible.

Le plastique ne disparaît pas, il se fragmente
Le plastique qui atteint ces îles ne reste pas intact. L’exposition au soleil, à la chaleur et à l’abrasion mécanique fragmente progressivement les objets de grande taille. Bouteilles, caisses, engins de pêche et emballages se décomposent en fragments de plus en plus petits, jusqu’à devenir des microplastiques, bien plus difficiles à retirer.
Cette transformation est cruciale, car les microplastiques interagissent différemment avec les écosystèmes8. Ils peuvent concentrer des polluants, être plus facilement ingérés par les organismes et s’intégrer rapidement aux chaînes alimentaires9. Dans cette perspective, retirer les macro-déchets constitue une stratégie essentielle pour limiter la formation de microplastiques et enrayer cette trajectoire de dégradation10. Au-delà d’un certain stade de fragmentation, ces particules deviennent pratiquement impossibles à récupérer, car elles se mélangent au sable, aux sols et à l’eau. À mesure que la recherche progresse, les risques associés aux microplastiques apparaissent de plus en plus clairement, tout comme l’importance d’en limiter la prolifération.

Protéger de la pollution plastique pour les générations futures
L’UNESCO est l’agence des Nations Unies chargée d’identifier et de protéger les sites du patrimoine mondial, c’est-à-dire des lieux présentant une valeur universelle exceptionnelle et devant être préservés pour les générations futures. Ces sites incluent des lieux emblématiques comme la tour Eiffel ou la Grande Barrière de corail, mais aussi des îles isolées telles que l’île Henderson ou l’atoll d’Aldabra.
Ces territoires, reconnus pour leur importance géologique et écologique, ne disposent d’aucune défense face aux déchets plastiques qui s’échouent sur leurs rivages. Les espèces endémiques et menacées nichent au milieu des déchets, exposées en permanence aux risques d’ingestion et d’enchevêtrement. Le soleil et la mer accélèrent encore la fragmentation du plastique en microplastiques. Dès lors, une question se pose : laisser ces îles sans intervention est-il réellement compatible avec l’objectif de préservation pour les générations futures ? Ou bien des actions ciblées, comme des nettoyages stratégiques, permettent-elles de mieux répondre aux enjeux de conservation ?
Par ailleurs, le suivi scientifique de la pollution plastique dans ces zones permet de documenter précisément la nature, les quantités et l’état des déchets arrivant sur les rivages11. Les inventaires de déchets et les analyses de matériaux fournissent des données précieuses pour orienter les politiques publiques et améliorer les plans de gestion.

Le coût des opérations de nettoyage
Il faut toutefois reconnaître une réalité : les nettoyages en zones isolées sont coûteux12. L’accès est difficile, le transport mobilise d’importantes ressources et les opérations doivent être conçues avec une grande prudence afin d’éviter des impacts écologiques supplémentaires. Tous les sites ne peuvent ni ne doivent être nettoyés, et toutes les opérations n’apportent pas les mêmes bénéfices.
La question centrale n’est donc pas de savoir si les nettoyages sont intrinsèquement bons ou mauvais, mais dans quelles conditions ils sont pertinents. Les données disponibles indiquent que leur impact est maximal dans les zones où les volumes de déchets sont élevés et où l’absence d’intervention entraînerait des dommages écologiques importants13. Même dans ces cas, les actions doivent être soigneusement planifiées pour limiter les perturbations tout en maximisant les apprentissages et les bénéfices à long terme. Cela suppose une évaluation spécifique à chaque site, une collaboration étroite avec les acteurs locaux et une capacité d’adaptation aux réalités du terrain14.
Revenir au paradoxe
Il n’existe pas de réponse simple à la question « pourquoi nettoyer des endroits où personne ne va ? ». Mais une chose est certaine : sans intervention, le plastique continuera de s’accumuler, la faune marine continuera de souffrir et les microplastiques de se multiplier. Dans des lieux d’une valeur écologique et symbolique exceptionnelle, tels que les sites du patrimoine mondial de l’UNESCO, les opérations de nettoyage peuvent contribuer directement à l’objectif de préservation pour les générations futures.
Cela étant dit, les nettoyages d’îles isolées ne remplaceront jamais la prévention. Ils ne s’attaquent ni aux causes profondes de la pollution plastique ni à la production à la source. Mais dans un monde où cette pollution est déjà omniprésente et persistante, il existe un argument fort en faveur de l’élimination des déchets déjà présents dans l’environnement.
Agir a un coût, mais ne rien faire pourrait en avoir un encore plus élevé. C’est pourquoi l’UNESCO et Plastic Odyssey ont choisi de s’associer pour intervenir sur des sites du patrimoine mondial, afin de préserver ces îles isolées et les espèces qui y vivent pour les générations à venir.
Opérations de nettoyage et suivi scientifique sur l’île Henderson. Crédits photo : Oliver Löser – Plastic Odyssey
1 Borrelle, S. B., Ringma, J., Law, K. L., Monnahan, C. C., Lebreton, L., McGivern, A., … Jambeck, J. R. (2020). Predicted growth in plastic waste exceeds efforts to mitigate plastic pollution. Science, 369(6510), 1515–1518. https://doi.org/10.1126/science.aba3656
Jambeck, J. R., Geyer, R., Wilcox, C., Siegler, T. R., Perryman, M., Andrady, A., Narayan, R., & Law, K. L. (2015). Plastic waste inputs from land into the ocean. Science, 347(6223), 768–771.
https://doi.org/10.1126/science.1260352
Lebreton, L. C. M., van der Zwet, J., Damsteeg, J. W., Slat, B., Andrady, A., & Reisser, J. (2017).
River plastic emissions to the world’s oceans. Nature Communications, 8, Article 15611.
https://doi.org/10.1038/ncomms15611
2 Lavers, J. L., & Bond, A. L. (2017). Exceptional and rapid accumulation of anthropogenic debris on one of the world’s most remote and pristine islands. Proceedings of the National Academy of Sciences, 114(23), 6052–6057. https://doi.org/10.1073/pnas.1619818114
Ryan, P. G. (2023). Illegal dumping from ships is responsible for most drink bottle litter even far from shipping lanes. Marine Pollution Bulletin, 197, 115751. https://doi.org/10.1016/j.marpolbul.2023.115751
3 Dijkstra, H., & Tirman, K. (2025). Assessing strategies for remote island beach cleanups: Lessons from the Pacific and Alaska. Marine Pollution Bulletin, 216, 117934. https://doi.org/10.1016/j.marpolbul.2025.117934
4 Murphy, K. R., Smith, R. C., & Thompson, R. C. (2025). Quantifying the lethal and sublethal effects of plastic ingestion on marine fauna: A global necropsy meta-analysis. Proceedings of the National Academy of Sciences, 122(5), e2415492122. https://doi.org/10.1073/pnas.2415492122
5 Van Bijsterveldt, C. E., Hidalgo-Ruz, V., & Turner, J. P. (2021). Effects of macroplastic on mangrove ecosystems: A review. Science of The Total Environment, 762, 143057. https://doi.org/10.1016/j.scitotenv.2020.143057
6 Douglas, J., Niner, H., & Garrard, S. (2024). Impacts of marine plastic pollution on seagrass meadows and ecosystem services in Southeast Asia. Journal of Marine Science and Engineering, 12(12), 2314. https://doi.org/10.3390/jmse12122314
7 Walther, B. A., & Bergmann, M. (2022). Plastic pollution of four understudied marine ecosystems: A review of mangroves, seagrass meadows, the Arctic Ocean and the deep seafloor. Emerging Topics in Life Sciences, 6(4), 371–387. https://doi.org/10.1042/ETLS20220017
8 Jeong, E., Lee, J.-Y., & Redwan, M. (2024).Animal exposure to microplastics and health effects: A review. Emerging Contaminants, 10(4), 100369. https://doi.org/10.1016/j.emcon.2024.100369
9 Cverenkárová, K., Valachovičová, M., Mackuľak, T., Žemlička, L., & Bírošová, L. (2021).
Microplastics in the food chain. Life, 11(12), 1349. https://doi.org/10.3390/life11121349
10 Ryan, P. G., & Schofield, A. (2020). Low densities of macroplastic debris in the Pitcairn Islands Marine Reserve. Marine Pollution Bulletin, 157, 111373. https://doi.org/10.1016/j.marpolbul.2020.111373
11 Dijkstra, H., & Tirman, K. (2025). Assessing strategies for remote island beach cleanups: Lessons from the Pacific and Alaska. Marine Pollution Bulletin, 216, 117934. https://doi.org/10.1016/j.marpolbul.2025.117934
12 Burt, A. J., et al. (2020). The costs of removing the unsanctioned import of marine plastic litter to small island states. Scientific Reports, 10, Article 14458. https://doi.org/10.1038/s41598-020-71444-6
13 Falk-Andersson, J., et al. (2023). Cleaning up without messing up: Maximizing the benefits of plastic clean-up technologies through new regulatory approaches. Environmental Science & Technology, 57(36), 13304–13312. https://doi.org/10.1021/acs.est.3c01885
14 Dijkstra, H., & Tirman, K. (2025). Assessing strategies for remote island beach cleanups: Lessons from the Pacific and Alaska. Marine Pollution Bulletin, 216, 117934. https://doi.org/10.1016/j.marpolbul.2025.117934